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Iran : la théocratie entre le marteau et l’enclume.

Par Simin Nouri

Washington a annoncé le déploiement d’un dispositif aéronaval important dans la région du Golfe persique après avoir reçu des informations “crédibles” concernant une menace “imminente” contre les intérêts américains venant du régime iranien.
Ali Khamenei, le ” guide suprême” de la théocratie, vient de déclarer à nouveau qu’il “ne cherche pas la guerre” et qu’il “ne négocierait pas avec l’Amérique non plus” alors qu’il avait appelé ses forces, avant même le déploiement militaire américain, d’entrer en “ordre de bataille”.

Alors comment expliquer la montée des tensions et l’arrivée du porte-avions USS Abraham Lincoln dans la région de la mer d’Oman deux semaines avant la date prévue ?

Il convient de rappeler les derniers développements dans la confrontation entre Washington et Téhéran depuis le début avril.

L’inscription, par le Département d’Etat américain, du Corps des gardiens de la révolution (CGRI/Pasdaran) sur la liste des organisations terroristes étrangères a porté un coup fatal au régime iranien, car il s’agit de la force principale qui protège le système du “guide suprême” religieux (Velayat-e Faqih) au pouvoir à Téhéran. La protection du “système” est à l’origine de la création de cette armée idéologique.

Le CGRI mène d’un côté les politiques de la théocratie dans la région en créant ou en mettant à son service des groupes de miliciens comme les Houthis au Yémen, le Hezbollah libanais ou le Hachd al-Chaabi en Irak, et de l’autre, protège la République islamique à l’intérieur de l’Iran en renforçant son emprise sur la moitié des richesses du pays et son contrôle des pans entiers de l’économie. Son inscription sur la liste noire américaine est sans aucun doute un coup extrêmement lourd porté au pouvoir religieux comme en témoigne le remplacement du commandant-en-chef de cette force 11 jours seulement après l’annonce de la décision de Washington.

Un deuxième coup a été porté à l’économie du pays usée par des décennies d’incurie et de corruption des dirigeants, lorsque Washington a mis fin, début mai, aux dérogations accordées aux 8 pays importateurs du brut iranien. Le but recherché est de réduire les exportations pétrolières de la République islamique à zéro pour sécher les sources du financement de son programme agressif de missiles balistiques et sa politique d’ingérence dans les pays de la région en créant ou renforçant des groupes de miliciens à sa solde.

Contraint ainsi à revoir sa stratégie initiale du maintien du statu quo, Ali Khamenei a envoyé Javad Zarif, le chef de la diplomatie du gouvernement Rohani, à New York, pour négocier l’échange des ressortissants américains pris en otage en Iran contre des prisonniers liés au régime détenus aux Etats-Unis comme un premier contact. Interrogé par les journalistes, Zarif a affirmé qu’il avait les pleins pouvoirs pour ce “deal”, indiquant clairement qu’il représentait le “guide suprême”. Il s’agissait pour lui d’explorer les possibilités d’une négociation élargie. Mais cette initiative a produit l’effet inverse en ce que l’administration Trump y a détecté un signe de faiblesse devant la montée des pressions.

Avec l’envoi d’un groupe aéronaval puissant dans la région, la politique dite de “la pression maximale” a atteint un niveau sans précédent. Les autorités américaines qualifient ce déploiement militaire de “message fort” adressé au régime de Téhéran. Washington exige, en effet, comme une condition sine quoi non, la fin des ingérences du CGRI dans les pays de la région par l’intermédiaire des milices inféodés à l’Iran.

Colère populaire

Aujourd’hui, le pouvoir iranien semble prendre ce message au sérieux et pour cause : dès décembre 2017, une nouvelle vague de manifestations de protestation a créé une situation insurrectionnelle dans plus de 160 villes du pays, secouant pour la première fois depuis la révolte de 2009, le système politique du “guide suprême”. D’abord motivées par des revendications d’ordre économique, ces manifestations ont vite pris une tournure politique : des slogans appelant à un remplacement du régime ont été entendus partout dans les rassemblements. Considérées comme un grand crime et sévèrement punies, les injures contre le “guide suprême” sont devenues monnaie courante. Un nouveau tremblement de terre dans la région de Kermanchah (à l’ouest du pays), les inondations particulièrement destructrices qui ont frappé les populations dans de nombreuses provinces du pays au cours des deux derniers mois et l’impuissance incroyable des autorités face à cette situation a attisé davantage la colère populaire.

Une indication très révélatrice sur l’impact de la révolte populaire de la fin 2017-début 2018 sur la politique iranienne actuelle de Washington a été fournie, le 16 août 2018, par le président du régime iranien Hassan Rohani : « Des manifestations de protestation ont éclaté dans une ville du pays en décembre dernier [2017], très exactement le 26 décembre, se propageant vite à d’autres villes (…) Mais malheureusement, le message que les puissances étrangères, surtout les Américains ont retenu de ces événements est qu’en exerçant davantage de pression, ils pourraient aggraver nos problèmes sociaux et économiques…Alors, notez bien que c’est le 12 janvier [2018] que Trump déclare que même si les autres [signataires de l’accord sur le nucléaire de 2015] ne le suivent pas, il se retirerait de cet accord. C’était donc après [les manifestations] de décembre 2017-janvier 2018… »

Cette déclaration du numéro 2 du régime montre comment la théocratie islamiste se trouve aujourd’hui entre le marteau et l’enclume. Effectivement, il est difficile d’imaginer que Donald Trump ait pu prendre la décision du déploiement d’un important dispositif militaire autour du porte-avions USS Abraham Lincoln sans l’assurance qu’un élément intérieur était déjà à l’œuvre.

Un signe de plus qui confirme cette analyse : l’ultimatum lancé le 8 mai aux Européens par ce même Hassan Rohani leur donnant 60 jours pour agir, avant que son gouvernement ne renonce définitivement à respecter certaines dispositions de l’accord sur le nucléaire. La France a réagi en mettant le gouvernement iranien en garde contre toute initiative de cette sorte sous peine de voir le retour des sanctions européennes. Force est de constater que désormais Téhéran ne pourra plus compter sur les divergences de vue entre les européens et les américaines au sujet du nucléaire.

Alors que l’étau des sanctions se resserre chaque jour davantage autour du régime du guide suprême, la perspective d’une insurrection générale se profile du nouveau à l’horizon. Les autorités de Téhéran savent très bien qu’une réaction militaire américaine en réponse à une provocation peut allumer la mèche de la révolte d’une population exaspérée par de longues années d’une crise économique interminable, du chômage des jeunes et des femmes, des maux sociaux et des discriminations diverses, le tout sous une dictature religieuse corrompue et répressive.

« Si Téhéran déclenchait les hostilités contre les Etats-Unis, cette décision menacerait la survie du gouvernement de la République islamique, tant le mécontentement populaire grandit dans le pays », estime, dans une tribune au “Monde” daté du 22 mai 2019, Clément Therme. Ce chercheur pour le programme Moyen-Orient de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) et qui ajoute : « En d’autres termes, déclencher une guerre signifierait pour le gouvernement iranien menacer sa propre survie en raison du mécontentement populaire lié à la crise économique et à l’absence de progrès significatifs pour les droits des femmes et la liberté d’expression dans le pays sous un gouvernement officiellement modéré ».

Face à cette situation il est également difficile de voir comment Ali Khamenei pourra répondre aux exigences américaines dans une hypothétique négociation, car accepter ne serait-ce qu’une de ces exigences reviendrait à démanteler le CGRI, le pilier de son pouvoir, et à faire face, dans un deuxième temps, aux revendications de la population dans les domaines économiques et culturels ainsi que ceux de la liberté d’expression et des droits de l’Homme. En cédant devant ces revendications, le régime cesserait d’être une théocratie basée sur la suprématie absolue du guide suprême religieux.

Simin Nouri est la Présidente de l’association des femmes iraniennes en France. Co-auteur de l’ouvrage « Où va l’Iran? Regards croisés sur le régime et ses enjeux d’influence », éditions Autrement.

adcali.com 2 Juin 2019

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