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Iran: Ton regard souriant…

Lettre ouverte à la jolie fillette, habitante des huttes iraniennes, en bordure de la ville d’Ahvaz.

de Samar Azad.

Cela fait un moment que mes journées commencent avec toi, quand j’allume mon ordinateur je te vois sur mon fond d‘écran, mon regard croise ton regard, claire, éclatant, et débordant de sourire.

Lorsque je débute ma journée mon regard se tourne vers le tien et naturellement, quand je pense à toi et à tes congénères, mon cœur se serre.

Cela ne fait pas longtemps que j’ai trouvé ta photo sur internet, avant je vivais avec ton souvenir, maintenant tes yeux et ton sourire caché, dont on ne voit que le coin, et qui reflètent la générosité, s’inscrivent dans mon cœur.

Tu te souviens où je t’ai vu la première fois ? Il y a 45 ans, à Sarpor Zahab, peut-être même un peu avant cela, dans les quartiers pauvres de Khoramabad, ou peut-être étais-ce dans le Khouzestan, au Kurdistan, à Kermanshah, éventuellement à Kerman, peut-être encore dans le Balouchestan et..

Ton souvenir et celui de tous les enfants comme toi, issus de n’importe quelle région d’Iran, me reste ainsi, pour toujours. Je suis tellement impatiente de revenir vers vous, vers les huttes où vous habitez, en bordure des villes, pouvoir te retrouver, toi, et te dire tu vois ce que j’avais imaginé est finalement arrivé.

Cela fait Quarante ans , même en exile, vous ne me quittez pas dans mes souvenirs, vous me rappelez le travail et la lutte infatigable. Tu es probablement surprise et tu te dis, mais moi je n’ai qu’une dizaine d’années, comment pourrais-je être avec toi depuis Quarante ans, avec des milliers de kilomètres de distance ?! Ce n’est pas grave, j’expliquerais mon propos, plus tard. Mais crois-mois, crois-moi quand je me souviens de vous, vous symbolisez l’espoir et le renouveau, et même si je ne vous vois pas physiquement, vous êtes dans mes esprit et dans mon cœur. Ton regard me donne un sentiment de gêne et parfois de tristesse.

Tous les millions d’enfants, qui ces Quarante ans dernières années, en raison de la pauvreté ont dû abandonner l’école et ont été privés d’instruction, et obligés d’exécuter les plus lourdes tâches pour survivre.

Je n’oublie pas les orphelins devenus vendeurs des rues, ou drogués au crack ou à d’autres stupéfiants, ainsi que les millions d’enfants sans domicile, qui vivent dans des cartons, et sont exposés à tous les dangers de la rue.

De même que les enfants des huttes, qui survivent en bordure de Téhéran, comme Mahmoud Abad, et dont les maisons n’ont ni portes, ni fenêtres. Tous ces malheurs que vous devez supportez au quotidien à cause du régime de Khomeiny… Ma poitrine se serre, j’ai vraiment honte.

Je pense aussi à tous les enfants des campagnes, obligés de se mettre en danger de mort chaque jour, en traversant une rivière à l’aide d’une barque non sécurisée, afin de rejoindre ce qui leur sert d’école.

Les fillettes des campagnes des villes de Gombad et Machahr qui… comme toi doivent s’assoir sur le sol et la terre froide, au lieu d’un siège de classe d’école, et qui parce qu’elles n’ont pas d’école, doivent travailler dans le froid ou la chaleur.

J’éprouve de la colère et de la honte, à l’idée que tes camarades de classe soient obligés de porter un tableau noire, plus grand et plus lourd qu’eux, sur leur dos et leur épaules, pour le trainer ainsi d’un côté vers un autre…

Maintenant tu as compris pourquoi ton regard, bien qu’il ait un fond de gaité, me fait pleurer de tristesse, quand je pense à toi et à tous les autres enfants…

Ma chérie si tu n’as toujours pas compris pourquoi je me sens ainsi, je vais te raconter l’époque lointaine, cette époque que j’ai passée avec des enfants comme toi, tellement lointaine que toi et ta génération n’étiez pas encore de ce monde…

Je venais d’avoir 23 ans, j’étais enseignante dans une petite ville isolée dans l’Ouest de l’Iran. Bien que jeune, j’ai choisi de commencer mon travail dans un Collège de la ville de Sarpol Zahab, aux conditions de vies pénibles, probablement en raison de la maturité acquise dans l’environnement familial et social ou j’ai grandi. Parmi toutes les possibilités qui s’offraient à moi, j’ai choisi la ville de Sarpole Zahab, connue pour être une ville pauvre.

Ville à deux facettes, un côté pour les militaires et leurs familles, avec une certaine prospérité dans un quartier militaire avec des restrictions et très surveillée, et un autre côté de la ville, pour les habitants natifs de la ville, dans les quartiers pauvres de la ville, comme la plupart des villes frontalières iraniennes, à l’époque de la dictature du Shah…

C’est durant les premiers jours de mon activité professionnelle au Collège de Sapole Zahab, que j’ai vu ton regard pour la première fois, dans les yeux des enfants des campagnes de ma classe. Plus tard également, j’ai de nouveau vu ce regard, à maintes reprises, dans les différentes régions isolées d’Iran, dans le Sud et l’Ouest, jusqu’aux bordures désertiques de Kerman et Zahedan, pareillement, dans les yeux des petites filles malades, qui souffraient faute de soins, dans l’obscurité de leurs tentes dans les régions montagneuses, des frontières de l’Iran et du Pakistan, ainsi que lors de mon départ du pays…

Tu sais on peut lire dans les yeux des enfants, car avant de savoir parler ils communiquent avec leurs regards, quand tu grandiras, tu comprendras mieux ce que je veux dire. Ainsi ils disent la vérité, on peut lire dans leurs yeux ce qu’il y a dans leurs cœurs, comme c’est le cas pour les enfants des fours à briques…

Durant cette période de ma vie, j’essayais de lire et comprendre ce que dévoilaient leurs regards, et de me comporter avec eux comme ils le souhaitaient. J’ai passé des journées et des heures entières, près des enfants pauvres, je me souviens d’eux, les jours où nous lisions les livres de l’enseignant martyre Samad Behrangi (enseignant et célèbre auteur pour enfants, tué à l’époque du Shah, auteur notamment du petit poisson noire « mahi siah kouchoulou »), et je leur racontais les jours à venir, où je leur promettais qu’avec l’instauration de la justice et de la démocratie en Iran, finalement l’argent du pétrole et nos précieuses richesses, ne seront plus pillées par des dictateurs, ou dépensé pour financer la guerre ou la domination de d’autres pays, mais seulement pour l’éducation, la santé, et des conditions de vies appropriées pour tous les jeunes iraniens de ta génération et celle d’après. De plus, je leur racontais que des jours prochains, avec l’établissement de la démocratie et de la liberté pour tous, tout le monde bénéficiera du droit et de l’égalité. J’évoquais aussi beaucoup d’autres aspirations vielles de cent ans, transmis par nos pères, et qui en définitive se concrétiseront pour les générations futurs… Les jours où plus aucun enfant, n’aura un père prisonnier politique, ou condamné à mort, et qu’aucune mère ne sera contrainte de vendre son corps afin de payer les frais d’école de ses enfants..

Bref, peu après cela, j’ai quitté Sarpole Zahab mais j’ai vu encore d’autres enfants comme toi, à travers l’Iran, dans des quartiers pauvres ou isolés, ou dans des camps d’habitation de huttes (persan kapar nechin), d’un bout à l’autre du pays.

C’est pour vous, que des personnes de ma génération et moi-même, âgées alors de 4o ans, avons lutté, pour la liberté du peuple iranien et que nous continuons, lutte, dont je dois dire qu’à un certain degré, nous avons été victorieux.

Malheureusement le plus souvent les grands voleurs guettent l’instant opportun afin d’accéder à la richesse suprême. Peut-être que toi, tu ne sais pas ce que représente la démocratie pour les peuples, en particulier pour notre nation, qui de façon naturelle est très riche. Une grande richesse au sein d’un pays vaste… Tellement vaste, que le plus grand voleur du siècle, Khomeiny, à l’aide de certains, a prit l’avion de France, et sans aucune difficulté a atterrit en Iran, pour amener le plus grand des malheurs au peuple iranien, et cela au nom de Dieu. Voler tous les leviers démocratiques, et dépenser la richesse du pays pour financer la guerre et le terrorisme, remettre en cause la souveraineté de l’Irak, de l’Afghanistan, du Liban, du Yémen, jusqu’en Afrique et en Amérique Latine, pour se composer de nouveaux alliés, et finalement accéder à la bombe atomique.

Il faut néanmoins dire que les voleurs auraient bien été contents que nous participions avec eux aux pillages du pays, mais nous ne pouvions pas l’accepter, car depuis le début nous ne voulions rien pour nous-mêmes et tout ce que nous pouvions souhaiter c’était pour vous et les générations à venir.

C’est comme cela que les voleurs se sont imposés, et malheureusement non seulement votre situation ne s’est pas améliorée, mais il y a au contraire maintenant trois autres générations, de plus en plus pauvres, ainsi le nombre des habitations précaires comme les huttes ont largement augmenté. Cette fois, pas au sein des campagnes ou des villes isolées, mais autour des grandes villes, ainsi, même la capitale Téhéran n’a pas été épargnée.

En effet, durant les Quarante années de règne des mollahs, le nombre de pauvre a tellement décuplé, que l’âge de la prostitution a atteint dix ans et l’âge des plus jeunes drogués a également baissé pour atteindre, les moins de dix ans. Malgré tout cela, sans être désespérée pour l’avenir, cela me fend le cœur et parfois j’ai vraiment la gorge serrée.

Ma chérie, maintenant tu comprends pourquoi ton regard me donne une impression de honte et de tristesse ?! J’espère que tout ces malheurs passeront très vite mais l’amour que j’ai pour vous ne me permets pas d’être triste et sans espoir et cela m’aide à continuer sans cesse mes efforts et atteindre le plus vite possible mes espérances.

Les chiffres de la République Islamique d’Iran :

« Conformément, aux récentes déclarations du Centre de Statistiques iranien, 47 millions d’Iraniens ont moins de 4300 toman, c’est-à-dire moins de 4 euros de revenus par jour et par tête. En outre, les 47 millions d’Iraniens (en moyenne, familles de 6 personnes), sont au-dessous du seuil de pauvreté. »

D’après les calculs de ce même Centre, les 47 millions de personnes incluent environ 27 millions de familles citadines, et près de 20 millions familles, sont issus des campagnes.

Le Directeur du Centre de Statistiques iranien a déclaré :

« Les revenus de la classe la plus aisée de la population, sont équivalant au total des richesses du reste de la population ».

Au fait, sais-tu qui fait parti de cette classe privilégiée en Iran ? A l’époque du Shah, c’était 999 membres de familles, à savoir le Shah et 1000 autres personnes, proches du pouvoir, qui étaient désignées ainsi. Aujourd’hui, ce sont les personnes autour de Khamenei et de sa famille, ainsi que d’autres mollahs (et leurs familles) au pouvoir, qui règnent en Iran et entretiennent entre eux, la « Guerre des Loups », pour le partage des richesses du pays. Les Iraniens les appellent familièrement « Agha zadeh »…
Ma chérie, tu comprends pourquoi cela fait Quarante ans qu’avec ce régime honteux, les inégalités se multiplient, et pourquoi cette situation m’inspire de la tristesse envers toi et tes camarades ?! Ce régime s’essouffle et compte ses derniers moments…

Dans l’espoir de l’Iran démocratique de demain, rempli de vos sourires à tous, mes congénères et moi-même oublierons peut-être ces 40 années de honte.

adcali.com 1 septembre 2019

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